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Brief (16-00433)

Port-Louis, 15 Février 1885.

Mon cher Monsieur Schuchardt,

Un mot pour vous dire que j’ai reçu votre bonne lettre du 5 Janvier, et ce mot, je vais m’efforcer de l’écrire de ma plus belle écriture, puisque dans mon dernier barbouillage vous avez refusé de reconnaître ma main. Mettez, cher Monsieur, que j’avais pris ce jour-là une copieuse dose de quinine, et pardonnez-moi d’avoir griffonné au lieu d’écrire; je n’y reviendrai pas.

Vous recevez peut-être aujourd’hui même la petite brochure jaune de ma Doudou; lui voilà maintenant assez de matière pour un volume; quelque éditeur bien pensant en voudra-t-il?

Je vous remercie bien de m’avoir envoyé l’emploi circonstancié de votre temps durant l’année dernière. Oui, certe, vous êtes excusable de vos travaux interrompus et de votre correspondance irrégulière! on n’est pas traité par la mal chance comme vous l’avez été. Mais vous voilà mieux, et il faut espérer que vous en avez pour longtemps.

Vous dirai-je un mot de mon pauvre cher petit pays? Il traverse la crise la plus cruelle où je l’aie vu depuis tante ans. Le sucre avili – et c’est, vous le savez, notre seule industrie – ruine de fond en comble toute notre propriété foncière. Et, chose grave, nous voilà en présence d’une population ouvrière, chaque jour plus nombreuse, à qui, avec le travail, manque le riz. Il y a là dans l’avenir un péril social; est-il prochain? Puissent vos betteraves laisser ressusciter nos cannes! Je vous envoie à tout hasard un travail d’un de mes amis sur la question; vous y trouverez peut-être quelque intérêt.

On m’a tout récemment promu au poste de ‘Senior professor’ à notre collège. Me voilà le second de la maison; monterai-je plus haut? ‘at the top of the tree’, comme dit notre Gouverneur qui veut m’y mettre, m’affirme-t-on. En tout cas ce n’est pas assez haut pour qu’on y gagne le vertige.

A bientôt, mon cher Monsieur Schuchardt. Trouvez de loin en loin un moment à nous donner, et croyez-moi

Votre bien cordialement dévoué
C Baissac