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Brief (25-00442)

Port-Louis, 22 Octobre 1889.

J’attendais votre bonne lettre, mon cher Monsieur Schuchardt; je n’ai pas un seul instant douté de votre sympathie; je vous devinais malade et je m’en affligeais; car dans le même cœur hélas! à côté des plus grandes douleurs les afflictions trouvent encore moyen de se faire faire place. Merci de votre souvenir affectueux; je l’attendais, vous ai-je dit, et j’ai trop perdu pour consentir à rien perdre encore de ce qui me reste d’affections ici-bas.

Vers quels tableaux cruels vous m’avez ramené! Trois enfants mourants auprès de leur mère, morte – qui sait? – pour leur rançon.

J’ai dû pendant de longs mois me chercher avant de me retrouver et de me reprendre, avant de renoncer à l’impérieux désir de l’éternel repos. J’ai des enfants, deux tout petits garçons entre autres, l’aîné n’a pas sept ans. Et j’ai continué à vivre.

Je travaille le plus que je peux, c’est encore le meilleur dérivatif. La composition littéraire est ce qui me réussit le mieux, ce qui m’emmène le plus loin de ma maison où je cherche quand même, où je cherche toujours l’absente qui ne reviendra pas. J’écris donc beaucoup, et je souhaiterais que mon labeur non fût pas absolument sans profit pour mes enfants à qui il faut bien que je songe à laisser quelque chose quand, à mon tour, je les quitterai. Mais je suis bien loin de l’Europe, et ceux de là-bas à qui je ne suis pas tout à fait indifférent ont autre chose à faire que de travailler à placer ma prose. Deux publications seules, “Les Lettres et les Arts” splendide revue mensuelle et ‘Le Paris illustré’ journal hebdomadaire, payent ma collaboration. Et les nouvelles s’entassent dans mon tiroir; il me faudrait d’autres débouchés. Que n’êtes-vous à la tête d’une des nombreuses revues françaises qui se publient en Allemagne? mes contes et mes études mauriciennes ne seraient pas sans saveur pour votre public, j’en ai la quasi certitude.

J’espérais, au temps où j’espérais, vous serrer un jour la main. Que ce soit de loin du moins et avec la plus réelle cordialité.

Ma fille et moi vous envoyons nos meilleurs souhaits, nos meilleurs vœux pour votre santé, pour celle de Madame votre mère. Ne nous oubliez pas, dites-le nous de temps en temps, et surtout croyez-moi, mon cher Monsieur Schuchardt,

Votre bien affectueusement dévoué C Baissac