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Brief (01-11845)

Paris, le 5 octobre 1882

A Monsieur le docteur Schuchardt

Professeur à l’université de Gratz

Autriche

Monsieur,

Vous demandez des secours à la Réunion pour une étude des patois créoles.[1] Voulez-vous me permettre de vous en offrir ? A quel titre ? Tout simplement parce que je suis de la Réunion, que j’aime mon pays, que l’un de ses malheurs c’est de n’être pas assez connu et que vous projetez d’en parler. J’ajoute que je suis beau-frère du docteur Auguste Vinson,[2] votre correspondant, et même un peu des vôtres en ma |2| qualité de professeur en retraite. Ma carte ci-incluse,[3] et un numéro ci –joint du Moniteur de Réunion[4] achèveront de vous renseigner sur un collaborateur bien imprévu.

Après ce préambule un peu long, mais inévitable, je m’empresse, Monsieur, de vous demander si vous connaissez un travail tout récemment publié sous le titre de : Etude sur le patois créole mauricien,[5] par M. C. Baissac,[6] (de l’île Maurice), Nancy, imprimerie Berger-Levrault et C.ie, 11, rue Jean Lamour, 1880. Je regrette vivement de ne pas l’avoir ; je me serais fait un plaisir de vous l’envoyer. J’ai eu l’occasion de traduire en créole de la Réunion l’un des morceaux donnés par ce recueil ;[7] je vous le copierai sans beaucoup tarder, si surtout vous avez le volume ; ce sera le moyen de comparer le créole des deux colonies voisines. |3| En attendant voici deux complets, et une petite scène en prose, qui ont le mérite d’être du plus pur créole. Les vers ne sont pas de moi, mais d’un Monsieur Auguste Bringuier.[8] Le mariage de M. Lucas Bachelier et d’Esther a eu lieu peu après 1830, alors que la France venait de reprendre le drapeau tricolore,[9] qu’il était question de l’émancipation des esclaves, et que déjà on avait fait disparaître certaines distinctions autrefois établies entre les blancs et les mulâtres. La prose se comprend sans commentaires.

[Quer] : Air de la pipe de tabac

Di pi pavillon tricolore

Depuis

Ça pays-ci fini çanzé ;

Ce             est changé

Li blanc li-mêm’ y deshonore.

Les

Avec nigresse y marié (bis).

            négresse

Moi di à vous, maman Maguitte,

Je vous dis,

Moi conné pas ça façon là;

Je ne connais

Vous qué lé noir comment marmite,

          qui êtes noire comme

Vous va vini blanc margré ça (bis)

Vous allez devenir blanche malgré cela.

|4| Moussié Licas lé en ménaze

                             est

Dipi trente ans avec Esther ;

Asthèr zaut y fait mariage.

A cette heure ils font

Zaut la té l’église avanthier. (bis)

Ils ont été à l’église

La nôce la fait beaucoup tapaze ;

A la nôce on a fait beaucoup de bruit

Lavé di moun comment fourmi

Il y avait du monde comme

Esther y vé fait badinaze

            veut faire

 

Mais moussié Licas lé fouti (Bis)

                                   impuissant

 

Je ne crois pas, Monsieur, que je doive regretter beaucoup de n’avoir pas plus de vers à votre disposition : vous auriez à vous en défier ; car dans presque toutes les pièces que j’ai pu connaître les auteurs ; gênés par la versification, n’ont pas hésité à introduire des mots, des locutions et des pensées qui ne sont nullement du créole. Mon beau-frère lui-même, un observateur pourtant d’une grande finesse, d’une exquise délicatesse, vous donne dans sa fable,[10] les mots : Contre, |5| usage, sombre, arbre, ouragan, mystère, appartement ; ces mots ne se trouvent que dans la bouche de gens en contact fréquent avec la société, qui en prennent la langue, et qui dès lors ne parlent plus le créole. Et, à ce sujet, je crois, Monsieur, que vous serez, comme moi, de l’avis de M. Baissac,[11] lorsqu’il dit que, de deux manières, celle qui s’éloigne le plus du français pur est évidemment la plus pure comme créole ; en effet, ce sont les différences qui caractérisent le créole ; dès qu’il y a ressemblance, il y a confusions. Pour voir nettement le créole, éloignons-nous du français ; si nous nous rapprochons, les nuances s’affaiblissent.

Voici le récit en prose ; il est d’un de mes amis, M. Frédéric Legras,[12] sauf quelques modifications que j’y ai introduites.

Un créole de Bourbon retient un ami à déjeuner ; il va lui servir du |6|cari.

[Rand quer :  Virapin est un petit domestique malabar attaché à la salle à manger, insolent, comme ils le sont tous à l’égard des cafres et des malgaches]

Quel morceau préfères-tu ? – La cuisse. – C’est aussi le mien.

Il sert son hôte, puis cherche vainement l’autre cuisse dans les morceaux découpés du poulet en cari.

Virapin ! – V’la, m’sié. – Appelez moi le cuisinier

            Voilà monsieur

Virapin. Eh ! pa Aughisse, pa Aughisse, m’sié y appelle à vous don.

                     père Auguste                                                    donc

Aug.    A qui féré qui ni quirié commou ca ?

            à quoi faire     crier    comme cela    

            Ça ni pitit manabara ni fourounté

            petit malabar              effronté

avecqué garant mounou.

          à l’égard du grand monde (des hommes âgés).

Virap. Allez, vous ; m’sié va parle à vous volaille

Auguste arrive ; il se tient sur le seuil de la salle à manger, la tête basse.

Qu’est-ce que c’est que cela, Auguste ?

Depuis quand les volailles n’ont-elles plus qu’une cuisse ?

Si pas, moussié

Je ne le sais pas, monsieur

Comment si pas ? Je viens de servir à monsieur une cuisse du cari ; je cherche |7| l’autre pour moi et ne la trouve pas. Où est cette cuisse ?

Ah ! moussié, ça ni bébéte là ni fé

                        cette bête (la volaille) me fait

gaingne à moin malhérou, ça

gagner à moi du malheur, cette bête.

Qu’est-ce que tu me chantes ? S’il y a du malheur c’est toi qui le fais.

Moun boulan ; boun Dié y pini à moin si moin volérou

Mon blanc      que le bon Dieu punisse moi si moi voleur

Ah ! ça, décidément, veux-tu me dire où est cette cuisse, ce qu’elle est devenue ?

Ah moussié, quandquon moin na

Quand je ai

fé couitou di riz, moin na lévé couvéritirou

fait cuire du riz je ai levé la couverture

maroumitou ; moin guetté pendgarou va

de la marmite je regarde de crainte qu’il (le riz)

bouroulé. A cause madama n’a pas

ne brûle à cause que madame n’est pas

content rampangou. Couvertirou ni çaud,

contente du rampague. La couverture était chaude,

na bouroulé moun main, na çapé, ali na

elle a brûlé ma main, s’est échappée, elle est

toumbe dissis pitit maroumitou cari;

tombée sur la petite marmite de cari

maroumitou cari na çaviré ; na couissi

la marmite de cari a chaviré la cuisse

volaill na roulé dana la cendourou. Moin.

            a roulé dans la cendre                    Je

 

la tarapé, moin na guetté, moin la dit :

l’ai attrapée (prise) je l’ai regardée, je me suis dit :

 

Ça moun boulan, bounblan, n’a pas

      mon blanc (maître), est un bon blanc (un blanc distingué)

 

fouti li manndjié na coussi volailla na

n’est pas capable de manger une cuisse de volaille qui est

 

toumb’ à terre, na gaingné na cendourou

tombée            qui a gagné de la cendre

 

|7| Eh bien ! Qu’est-ce que tu en as fait ?

Moin na goûté, moussié !

Tu en as goûté ? Tu l’as mangée ?

Ah ! oui, moun boulan ; a ou na dit.

            Mon blanc, vous l’avez dit

Siquizé, boun Dié.

Excusez-moi, bon Dieu.

 

Quant à la prononciation, un son en entraîne souvent, presque toujours un autre semblable. Chez les Cafres[13] surtout (et le morceau ci-dessus est mis dans la bouche d’un Cafre), les organes manquent de souplesse, les lèvres sont trop épaisses pour que, après avoir été disposées d’une certaine façon pour produire un certain son, elles puissent changer rapidement cette disposition afin de produire un autre son. Faites-leur prononcer Une fille perdue, ils vous diront : ain fi piridi. Le son de l’u français est-il possible à des lèvres, dont la supérieure est percée d’un trou dans lequel est logé un ornement, ornement qui peut |8| être (je l’ai vu) une tabatière ronde en fer blanc de 5 à 6 centimètres de diamètre, et dont l’inférieure descend jusque sur le menton ? Les voyelles, et les diphthongues finales l’abrègent, l’élident presque, mais il doit y rester quelque chose du son de la pénultième qui, elle, s’élève et s’allonge. Tout ce qui est difficile à prononcer est au moins altéré, s’il n’est complétement évité, perdre deviendra perd, et il est beaucoup plus facile de dire di bois, ou ain pié di bois que arbre. Remarquez aou pour vous, fourounté pour effronté, garand pour grand, etc.

            Et voilà, Monsieur, pour aujourd’hui, en attendant ce que je vous ai annoncé ci-dessus. Je me trouve à Paris pour un mois encore, peut-être pour deux, 33 Boulevard Henri IV. Si je puis vous être utile, votre réponse, même dans le cas où j’aurais quitté la France, me parviendrait par les soins de |10| mon fils chez lequel je suis logé actuellement et qui la recevrait.

Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués

E.L Trouette



[1] Es kann aus den Briefkorrespondenzen nicht eindeutig festgestellt werden, wer Schuchardt an Trouette weitervermittelt hat. Da er sich zwei Jahre zuvor schon mit Pierre Duclos ausgetauscht hat, ist es wahrscheinlich, dass er sich eine weitere Meinung zur französischen Übersetzung Duclos‘ von Li coer n’a pas magasin einholen wollte und Trouette kontaktiert hat.

[2] Jean-Dominique-Philippe-Auguste Vinson (1819-1903), französischer Arzt und Schriftsteller aus La Réunion. Er war auch ein Korrespondenzpartner Schuchardts (Bibl. Nr. 12440-12443).

[3] Hier bezieht sich Trouette vermutlich auf eine beigelegte Visitenkarte, die im Brief jedoch nicht mehr enthalten ist.

[4] Die Ausgabe des Moniteur de Réunion ist im Nachlass  Schuchardts nicht erhalten.

[5] Baissac, Charles (1880): Étude sur le patois créole mauricien, Nancy, Imprimerie Berger-Levrault et cie.

[6] Charles Baissac (1831-1892), britischer Romanist und Kreolist, der die französischbasierte Kreolsprache von Mauritius analysierte und zahlreiche Märchen und Sagen sammelte. Elisabeth Steiner bearbeitete den Briefwechsel zwischen Schuchardt und Baissac in ihrer Diplomarbeit (Steiner, Elisabeth (2009): Die Kreolsprache von Mauritius im Forschungskontext des 19. Jahrhunderts im Vergleich zu heute).

[7] Hier bezieht Trouette sich auf Le chat botté, zu finden unter: Baissac, Charles (1880): Étude sur le patois créole mauricien, Nancy, Imprimerie Berger-Levrault et cie..

[8] Es konnten keine biographische Informationen gefunden werden.

[9] Hier spielt er auf die Restaurationszeit nach der Französischen Revolution an, die von 1814-1815 und von 1815-1830 andauerte. Die schlichte weiße Flagge Frankreichs wurde 1830 schließlich von der Trikolore abgelöst.

[10] Vinson, Auguste (2006/1882): „Les origines du patois de l’île Bourbon“, in : Bulletin de la société des Sciences et Arts de l’île de la Réunion, 88-129.

[11] Charles Baissac (1831-1892), britischer Philologe und Kreolist und Bewohner der Insel Mauritius.

[12] Frédéric Maydell Legras (1848-1912), französischer Karikaturist und Komponist aus La Réunion.

[13] Als Cafres wurden Menschen südafrikanischer Herkunft bezeichnet.