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Brief (9-00426)

Port-Louis, 24 Février 1883.

Mon cher Monsieur Schuchardt,

Votre aimable petit billet en créole à l’occasion de la naissance de mon fils a obtenu ici un très vif succès. Il m’a fallu céder aux sollicitations de mes amis et en autoriser la publication dans un de nos journaux; je me suis rendu d’assez bonne grâce, avec le secret espoir que mes démarches pour vous procurer les textes créoles qui vous manquent encore en auraient plus de succès dans l’avenir. Nous verrons bien.

Je vous envoyais il y a trois mois un large extrait du catéchisme des frères Mallac. Désirez-vous la copie de ce qui vous manque? j’attends vos instructions à cet égard, mais la chose est bien mauvaise.

Je viens enfin de recevoir des Seychelles un mot du magistrat Desmarais que j’avais à maintes reprises sollicité de s’occuper de nous. Mais ce qu’il m’envoie est plus que maigre: il est bien difficile, vous devez le savoir mieux que moi, de trouver des correspondants qui mettent à votre service un peu d’intelligence et beaucoup de bonne volonté. Je vous envoie telle qu’elle est la note décharnée de mon Minos Seychellois.

Vous ne connaissez pas, m’écrivez-vous, l’histoire du Lièvre et de la Tortue. C’est la fable même de Chrétien que transcrit M. Freycinet. Vous avez le volume de Chrétien, je passe au séga1. J’emprunte la description que vous m’en demandez à la relation du même M. de Freycinet “Voyage autour du monde, fait par ordre du roi – de l’Imprimerie Royale – Paris. La préface signée Louis de Freycinet est datée du 1. Décembre 1825. Le séjour de la corvette l’Uranie à l’île Maurice est de 1818.2 Et il se trouve que c’est à mon grand oncle, Thomy Pitot, que M. Freycinet demande les quelques lignes que je vous ai fait transcrire.

Jacques Arago3, attaché à l’expédition de l’Uranie en qualité de dessinateur, a donné lui aussi sa relation de voyage. Mais je n’ai pas le livre que j’ai lu il y a quelque trente-cinq ans, et où vous trouveriez, si j’ai bonne mémoire, une autre page sur le séga.

Un mot sur les paroles cadencées, où l’on entrevoit une intention suivie, et souvent même des idées spirituelles. Cet excellent M. de Freycinet se contentait de peu.

Voici “Maman Jeanne”

1er Couplet Condir’ maman Zeanne,

Philozène,

Condiré maman Zeanne,

Zousqu’à dans cantine,

Philozène,

Zousqu’à dans cantine,

*Madigué! madigué ça!

C’est ça! c’est ça!

2nd Couplet To rent’ dans cantine,

Philozène,

To tir’ to çapeau,

To tir’ to capeau,

Philozène,

To fér ‘to salit.

madigué! etc.4

et c’est tout. L’intention spirituelle est d’enseigner au jeune Philogène comment il convient de se présenter dans la bonne compagnie: on tire son chapeau et l’on salue.

Voici le chéga du Magasin Bon goût. (confiserie jadis célèbre au Port-Louis.)

Quand mo passé magasin Bongout

Mo léquer sauté,

Mo lipieds cogné...5

et c’est tout. Ici l’intention spirituelle est plus voilée encore; prendre la rue d’à côté, ne point passer devant le magasin tentateur.

Maintenant Cari Lalo: c’est la pièce satirique du recueil:

1er Couplet Cari lalo, milatresse,

To pique sousouna,

To pique sousouna,

Milatresse.

To dir’ laliquér,

To pique sousouna,

Milatresse.

To dir’ laliquér!!

2nd Couplet Cari lalo, milatresse,

To mont’ dans carriole,

To mont’ dans carriole,

Milatresse,

To dir’ dans caléce;

To mont’ dans carriole,

Milatresse,

To dir’ dans caléce!!6

Et ce n’est pas tout, cette fois: la mulatresse portera du chrysocale, et dira que c’est de l’or pur; elle mangera des couroupas7 et dira que c’est de ‘laviande béf’; elle se parfumera d’huile de coco, et dira que c’est ‘dilouile macassar’, etc, etc.

Ce qui me semble le plus curieux à constater, c’est le contraste de l’absolue chasteté des paroles avec l’érotisme de la danse. Sans aucun doute les paroles ont été faites après coup et se sont plaquées sur l’air tant bien que mal. C’est sur ces mélodies là que mon petit Maurice commence à gigoter dans les bras de sa nénène, sa mère et ses trois sœurs frappant les temps forts dans la paume de leurs mains; la ravane et le tamtam manquent depuis longtemps à nos concerts. Le séga n’existe plus que sous cette forme édulcorée. Depuis mon retour à Maurice il y a vingt-sept ans, je ne l’ai vu danser qu’une fois, et sans chaleur, sans conviction de la part des acteurs. Les zéne zens et les zéne filles dansent aujourd’hui nos quadrilles, nos lanciers, nos danses tournantes, voire l’écossaise avec un fort parfum de fauve, c’est vrai, mais tout pour l’odorat; quant à ppâ Lindor et à mmâ Télésille8 depuis longtemps ‘leurs lauriers sont coupés’ et leurs jarrets aussi.

Ma fille cadette, Nelly, vous envoie la musique de quelques ségas. Vous voilà, j’espère, mon cher Monsieur Schuchardt, à peu près renseigné.

La dernière malle m’a porté le brevet et les palmes d’officier d’Académie9: mon enseignement y gagnera en crédit, du moins, auprès de bien des gens.

Au revoir, mon cher Monsieur Schuchardt, fournissez-moi une occasion prochaine de m’employer pour vous. Votre bien cordialement dévoué
C Baissac

* [FN S. 3, rechter Seitenrand] J’ignore profondément le sens de “matigué”, du reste comme celui de “la faridondaine”, et de tant d’autres refrains.


[1] Beim Séga handelt es sich um einen kreolischen Tanz bzw. die dazugehörige Musik, der sowohl für die Maskarenen wie auch für die Seychellen charakteristisch ist (vgl. Chaudenson 2001: 206-208). Auch dieses Wort kommt aus dem Bantu: sega – „popular local dance rhythm“ (Baker 1993: 145).

[2] Louis de Freycinet beschrieb als einer der ersten den Séga und veröffentlichte in der genannten Publikation auch die Fabel Le Lièvre et la Tortue (vgl. Chaudenson 2001: 207-208).

[3] Eines von Louis de Freycinets Schiffen hieß l’Uranie; Jacques Arago begleitete die Expedition als Zeichner.

[4] In leicht abgewandelter Orthographie findet sich das Lied auch in Baissac 1888: 455.

[5] Vgl. ebenfalls Baissac 1888: 455.

[6] In leicht abgewandelter Form in Baissac 1888: 445.

[7] Von franz. colimaçon – Schnecke (vgl. Baissac 1888: XIV).

[8] Vgl. Baissac 1888: VIII und Baissac 1880: XXII; zwei alte Sklaven, die Baissac als Erzähler seiner Geschichten vorstellt; es handelt sich dabei wohl eher um prototypische Gestalten und nicht um reale Personen. Die Ansprache papa und mama wird im 19. Jahrhundert auf Mauritius als höfliche Ansprache für Sklaven verwendet. In französischen Dialekten liegt eine ähnliche Verwendungsweise vor, doch handelt es sich dort bei den Angesprochenen um ältere Personen. Auf Mauritius hingegen erfolgt diese höfliche Ansprache auch bei jüngeren Menschen, eine ähnliche Strategie findet man auch in afrikanischen Sprachen (vgl. Baker 1993: 132-133).

[9] Auszeichnung der Académie française.