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Brief (21-00438)

Port-Louis, 14 Février /86.

Mon cher Monsieur,

Nous avons appris avec chagrin la perte douloureuse que vous avez faite1; je dis nous, parce que ma famille est ainsi constitué que tout y est à tous les amitiés comme le reste; et vous voilà des amis dont vous ne vous doutiez guère et qui n’en sont pas moins associés, de bien loin, mais fidèlement, à vos joies et à vos peines. Votre portrait est là, et qu’on le veuille ou non, quand les sympathies savent ainsi où se prendre ces semences légères prennent racine. La petite plante doit-elle grandir jusqu’à donner des fleurs? C’est le secret de l’avenir. Mais elle était née viable, c’est au jardinier d’y pourvoir.

Eh bien, soit! Vous ne m’enverrez pas l’ouvrage qui a couronné l’Institut, puisque je n’entends pas l’Allemand, et que, chose douloureuse, personne à Maurice ne l’entend. Ou du moins si peu si peu qu’il vaut mieux ne s’en point piquer du tout. Je me suis laborieusement procuré deux traductions de votre bienveillant article, espérant les contrôler l’une par l’autre. Des deux versions l’une n’a ni queue ni tête, – elle est d’un négociant – l’autre est d’un banquier.

Je n’ai rien de nouveau à vous mander au sujet de la Littérature noire; j’espère qu’on s’emploiera à Paris pour lui trouver un éditeur. J’attends. Mais, je vous en prie, mon cher Monsieur, ne nourrissez aucune illusion à l’endroit de cette compilation. C’est sincère, d’accord, mais ne sera-ce pas bien ennuyeuse?

Je n’ai rien reçu qui ait pour objet le discours de M. Focard sur le créole de Bourbon2. La poste se fait si mat que me voilà bien décidé, pour éviter de perdre ainsi nombre de bonnes choses qui me viennent de vous, me voilà, dis-je, bien décidé à quitter ce pays-ci dans quatre ans pour aller finir quelque part en Europe, dans un coin où le pain ne se vendra pas trop cher, et où le facteur rural me remettra fidèlement tous les plis qui me viendront de Graz. Notre pauvre cher petit pays nous manque sous les pieds, je n’ai pas le droit de condamner mes enfants à vivre leur vie en butte aux haines anglo-nègres dont mes dernières années auront, j’espère, là-bas bien vite désappris la saveur. Six mille francs de pension, c’est peu; mais la nappe sera blanche sur la table où je compte bien que vous viendrez nous asseoir un jour, mon cher Monsieur.

En attendant portez-vous bien, et croyez-moi, mon cher Monsieur Schuchardt,

Votre bien affectueusement dévoué C Baissac


[1] Baissac drückt sein Mitgefühl anlässtlich des Todes von Schuchardts Vater Ernst Julius 1885 aus.

[2] Focard, Volcy (1884): Du patois créole de l’île Bourbon. In: Bulletin de la Societé des Sciences et Arts de la Réunion (), pp. 179-239.